dimanche 8 janvier 2017

La gouache noire de Micol colle au Scalp

Scalp
La funèbre chevauchée de John Glanton et de ses compagnons de carnage

Hugues Micol
Janvier 2017
Futuropolis

Hugues Micol a été repéré dès 2000 avec la parution de « Chiquito la muerte », sur scénario de Jean Louis Capron, chez Delcourt. Si l’originalité de son trait était déjà présente dans ses récits en couleur, et ceux suivant, chez divers éditeurs, c’est son arrivée chez Cornelius, en 2008, en noir et blanc et sur son propre scénario, avec « Séquelles », qui m’a personnellement touché. Une qualité de dessin à l’encre de chine et des scénarii déjantés, qui renvoient au meilleur de ce que l’on peut attendre d’une bande dessinée aventureuse, originale et moderne.La gouache est une autre technique de Micol, et s’il l’utilise souvent pour la couleur, c’est au noir et blanc qu’il l’applique sur ce nouveau récit particulièrement détonant.

En se basant sur la vie de John Glanton, Texas Ranger pendant la guerre americano-mexicaine puis mercenaire à la tête d’une bande de tueurs d’Indiens payés au scalp, Hugues Micol livre un récit hallucinant.Si on ne s’attardera pas trop sur l’aspect historique, prégnant, basé sur le récit de Samuel ChamberlainMy Confession Recollections of a Rogue, et qui a semble t’il inspiré Cormac Mc Cathy donc Micol souhaitait adapter le roman « Le méridien de sang », (1985), il est cependant intéressant de noter que les histoires se déroulant à cette époque de la conquête de l’ouest ne sont pas non plus légion. L’album épuisé depuis belle lurette « Comanche moon », de l’américain Jack Jackson (Artefact 1980) ayant sans doute beaucoup à voir avec cet univers, même s’il aborde surtout le Texas du côté indien. On relèvera aussi le passage rapide de Daniel Boone et Davy Crocket en p.27,28,29, traité sur un ton quelque peu cynique, permettant de davantage situer le contexte et la différence entre les « vrais » héros d’alors et l’attitude quasi démoniaque de Glanton.Micol nous entraîne dans un maelstrom de chevauchés dans le désert, et de raids sanguinaires, s'appuyant certes sur un récit historique, mais empruntant les chemins d'un fantastique foutraques, nous laissant au final exangues. Si les apaches de Jean Giraud dans Blueberry nous donnaient le frisson; ils sont ici bien peu de choses face à la folie d'un homme fou et de sa troupe. Le final, (avant l'épilogue), digne de tableaux de Goya, est une apothéose d'énergie brute. 

p.70-71 ©Hugues Micol/futuropolis

A l’heure où le noir et blanc n’est plus vraiment un frein à la consommation de ce média, (cf les belles rééditions grand format de Blueberry chez Dargaud, les superbes albums de Blutch, Frederik Peeters, Apocalypse à Carson city de GriffonMartha Jane Cannary de Mathieu Blanchin chez le même éditeur, ou dans un autre genre le Grangousiers de Gabriel Delmas : Carabas 2005), on ne peut que pointer haut ce superbe album de Hugues Micol, qui, non content de raconter une histoire intéressante et extraordinaire, délivre un album de grande qualité graphique. On a même parfois l’impression de parcourir un carnet de croquis, avec ses essais abstraits (p.70-71; 118).Un beau livre, violent et sauvage, qui ne sacrifie cependant pas l’aspect scénaristique au graphisme. Merci à Hugues Micol et Futuropolis !

p.118-119 ©Hugues Micos/Futuropolis


Voir quelques planches sur le site de l'éditeur : http://www.futuropolis.fr/en-prepublication-scalp-de-hugues-micol

vendredi 9 décembre 2016

Une librairie pleine de surprises pour Noël !

En ce moment chez Nebular store...
de quoi vous faire vraiment plaisir...

Inside Moebius, intégrale, 736 pages



Deux Locke and Key en un superbe recueil relié. 


Deux Walking dead en un, pour parfaire sa collec !


My (hell) God !

lundi 5 décembre 2016

La route est sinueuse, mais le chef d'oeuvre assuré, pour Christopher et Pellejero.

The long and winding road
Christopher/ Pellejero
Kennes
Octobre 2016

Christopher, que l'on apprécie ici depuis le début des années 2000, lorsqu'on l'a découvert avec Jean-Phillipe Peyraud dans les publications de la Comédie illustrée*, continue son bonhomme de chemin. Son trait frais et un peu naif, typique a cette petite maison d'édition, est repérable entre tous.
©Pellejero/Mosquito 2016
Il s'est installé tranquillement mais surement dans le paysage éditorial de la bande dessinée et s'est fait une petite spécialité d'histoires intimes et familiales, ("Les filles, All you need is love"...), tout comme il nous a habitué à des ambiances stylées autour de la culture pop et rock. Un peu finalement comme Dupuy et Berberian, ou Hervé Bourhis,  dans une autre style. A cet égard, sa série Love song, avec ses reprises, en couverture, de pochettes d'albums cultes beat des années soixante et particulièrement délicieuse.
Il revient aujourd'hui uniquement au scénario, avec une histoire charmante, passionnante et émouvante, au ton rock très marqué, dans un gros bouquin de 184 pages, dessinées par un Ruben Pellejero toujours aussi talentueux, à la bibliographie qu'il faut à tous prix (re) découvrir (1).

Le jeune Lucien découvre la Pop music
©Pellejero/Christopher/Kennes
 ...Campagne de Montpellier, de nos jours. Ulysse est un quadra discret et rangé, en passe de divorce, qui doit assumer aujourd'hui l'enterrement de son Père. Ils ne se connaissaient que très peu et Lucien, le défunt, a laissé des dernières volontés assez particulières : celui-ci désire en effet qu'Ulysse parte à bord de son combi Wolfswagen d'époque à l'ile de Wight, où il avait assisté au fameux festival en Août 1970, afin de disséminer ses cendres. Il doit emmener avec lui ses trois copains de jeunesse, trois hippies. Un périple initiatique que notre personnage principal n'a pas vu venir, et qui le chamboulera, tout comme nous.

Le Dead !
©Pellejero/Christopher/Kennes
Christopher a assuré avec ce long roman graphique. Si on est un peu dérouté au départ par l'imposant volume et l'apreté du propos (Ulysse nous file son spleen et on a que peu envie de le suivre à l'enterrement), on se prend assez vite au jeu du road trip et de la quête initiatique. D'autant plus qu'il est aidé par sa tante, charmante. Puis, dès lors qu'il s'embarque à bord du vieux Commodore, puis est rejoint par les trois vieux lascars anarcho hippies, l'aventure commence.  Quelque part, on est pas loin du trip "Little miss sunshine" (film de Jonathan Dayton et Valerie Faris, 2006).
Au niveau ambiances, j'avoue ressentir des similitudes avec le travail de Jean Claude Denis dans cet opus, c'est à dire pas mal de poésie et d'humanisme, mais je crois que l'auteur a développé très tôt cette propension personnelle. L'ajout d'une bande son seventies bien choisie qui suit pertinemment l'avancée de la troupe jusqu'à la fin du périple, rajoute  ceci dit beaucoup au charme de l'album. Je n'ai pu m'empêcher de mettre le casque sur les oreilles au fur et à mesure des suggestions, au moins pour découvrir ou ressentir l'ambiance encore plus fortement, et je recommande chaudement aux lecteurs de le faire, tant cela peut déclencher de vives émotions. Les personnages sont beaux, les pages de Ruben Pellejero magnifiques. Et lui qui sait si bien mettre en valeur les belles demoiselles, nous régale de cases superbes. Ah oui, n'oublions pas aussi l'humour, bien sûr, très présent dans cette aventure.

La réalisation de cet ouvrage a du représenter un sacré pari et une belle aventure pour nos deux auteurs, vraiment complémentaires, et se pose même, à mon avis,  comme une sorte d'acmé pour Christopher. De quoi l'intituler "The long and winding road" (la route longue et sinueuse.)

(*) Où il publiait déjà depuis 1995 !

(1) 
Pellejero, bien connu entre autre pour son personnage Dieter Lumpen, créé avec le collègue Jorge Zentner, et  dont le "Blues et autres récits en couleur" (Casterman 1999) vient d'être réédité sous le titre "Gammes chromatiques" chez Mosquito ce mois d'Octobre.


Ci-dessous : Un exemple de morceau disséminé tout au long de l"album.
Celui-ci en l'occurence m'a particulièrement ému vers la fin. 




La playlist complète de l'album, par Bruno Lourdelet :


Un ex libris de Christopher pour la sortie en allemagne de sa série Love song (2012)
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mardi 22 novembre 2016

Charles Christopher : le meilleur du strip moderne ?

Couverture unique pour la France
L'abominable Charles Christopher t2
Karl Kerschl

Lounak sept 2016

Oyé oyé ! On avait déjà eu du nez en orientant un faisceau de lumière sur le premier tome de cette oeuvre particulière, à l'occasion de la première chronique concernant les éditions canadiennes
Lounak, mais sans sa lecture effective, (mea culpa), il m'aura fallu attendre l'opportunité de ce deuxième volume pour bien comprendre l'enthousiasme généré outre atlantique par ce petit trésor. 

Le format cartonné à l'italienne s'ouvre, et déjà on remarque la qualité du papier utilisé : légèrement jauni, épais...un petit air de parchemin qui donne le ton. Puis la belle vue aquarellée unicolore dans des tons verts pâle, d'un lion surplombant une citée en feu dans une plaine, étonne. Et l'on entre enfin dans l'histoire, ou ce que l'on croit être une histoire "classique".  Mais il n'en est rien. 
En effet, très vite, la première impression d'originalité est surpassée par la forme : Charles Christopher est constitué d'un ensemble de strips, et ceux-ci ont la particularité de s'assembler comme un puzzle, série par série, dans un rythme bien déterminé.  
©Karl Kerschl/Lounak

On découvre d'abord une scène se déroulant dans la cité, vue par deux chats de gouttière. Puis des scènes de forêts, où un panel d'animaux nous est présenté. Leur petite vie tranche avec ce que l'on peut connaitre d'autres séries animalières, dans ce que les dialogues de chacun possèdent de philosophie et d'humour décalé. Un lien entre ce qu'exprime  les animaux et ce que l'auteur souhaite amener comme ambiance. A ce stade, on hésite entre un rappel des Boondocks (Aaron Mc Gruder, 6 albums chez dargaud 2001-2006)  ) et Bêtes de somme (Dorkin/Thompson, 2012 chez Delcourt), mais l'intégrale des strips de Peanuts, de Marc Schultz, en format à l'italienne, chez Dargaud est aussi une référence qui vient ... à l'esprit., justement à cause de celui-ci.  ;-)


©Karl Kerschl/Lounak
Puis Charles Christopher, une sorte de gentil yéti des bois apparaît, avec une bonhommie et un silence qui tranche avec l'agitation du reste des personnages. D'ailleurs ces propres strips sont attendus avec d'avantage d'impatience car ils sous-tendent tout le récit, les autres bandes procédant finalement plutôt comme une sorte de ressort humoristique et sociétal rythmant l'album. Charles va vite devoir affronter le seul humain visible de l'histoire, un petit roi belliqueux, dont on ne verra cependant pas le visage, caché par un masque très...animal.

Enfin, une autre série de strips concerne d'autres animaux, parqués dans un cirque aux faubourg de la cité. Présentée sous un titre : " L'histoire de Vivol et moonbear" celle-ci constitue le pendant des déboires de Charles Christopher, et on comprend rapidement que les deux sont destinées à se rejoindre. 

©Karl Kerschl/Lounak

Ce que j'en pense : La forme du dessin, plus que la mise en page, originale, et le costume de guerrier du petit roi avec sa grosse épée, pourrait, au premier abord, faire penser à un album de série manga fusion, dont quelques titres moyens déjà vus n'apportent pas grand chose à la production (française, entre autre). Mais il n'en est rien. Karl Kerschl n'est pas un nouveau venu, et ce qu'il a développé dans ce titre, au delà des séries comics de super héros auxquelles il est associé par ailleurs fait montre d'un regard et d'une originalité bien personnelle. Son côté indépendant (on est chez Lounak !) est revendiqué, et on savoure l'aspect intriguant du scénario. A vrai dire, on ressent un étrange fascination pour ces strips déroutants, qui ne se suffisent pas vraiment à eux même (quoi que, pour certains, si !) et qui sont imbriqués dans un synopsis plus complet au suspens bien tenu. La forme et le fond sont de fait habilement associés, pour faire de ce Charles Christopher une oeuvre dores et déjà culte. 

A découvrir absolument, et tous publics, même si le ton choisi et les nombreuses références implicites trouveront encore davantage d'écho auprès des amateurs de narration graphique indépendante.

Voir le site de Karl Kersch

mardi 15 novembre 2016

Bloody hell, Satanie est enfin complet !

Satanie
Vehlmann/Kerascoet
Métamorphose/Soleil
Oct 2016

Fabien Vehlmann nous avait prévenu en février 2014 que « faute de ventes suffisantes du premier tome » de cette aventure très bizarre dans les enfers, "il n’y aurait pas de parution du second tome initialement prévu » (1)
On avait pourtant apprécié ici ce début de dytique, titré à l’époque « Voyage en Satanie », (Dargaud, 2011) coréalisé avec Kerascoét, binôme d’auteurs dont les participations graphiques sont souvent liées à des oeuvres remarquables et décalées. C’est donc avec beaucoup de plaisir que l’on accueille cette édition complète, reliée de belle manière dans un écrin rouge-sang magnifique, aux lettres d’or incrustées à chaud en couverture et sur le dos.
Mais de quoi s’agit-il ?

L’Abbe Montsouris rejoint en urgence au fond d’une grande grotte une équipe de spéléologie partie à la recherche de Constantin, disparu deux mois auparavant. L’équipe qu’il retrouve compte Mr Lavergne, la jeune Charlotte, soeur de Constantin, Legoff, et deux autres adultes. Malheureusement pris dans une inondation d’un orage extérieur qu’ils n’avaient pas anticipé, ceux-ci se retrouvent propulsé dans un noyau inexploré et vont vivre une aventure pour le moins extraordinaire. Ce sera en tous cas pour eux l’occasion de vérifier la théorie de Constantin, prêchant l’existence d’une race de démons vivants au coeur des enfers.

©Vehlmann/Kerascoet/Soleil

Il n'y a pas que du souffre et de la chaleur qui émanent de cet album, mais aussi beaucoup de poésie et d'étrangeté, comme on l'avait déjà ressenti à la lecture d'autres albums de Kerascoet tel Jolies ténèbres (Dupuis, 2009). Fabien Vehlmann nous emmène dans une descente fantastique, bien sûr beaucoup empruntée à Jules Vernes et son Voyage au centre de la terre, mais pas que. La première rencontre des aventuriers avec une civilisation pacifique dans une univers troglodyte plutôt moderne, rappellera aussi aux amateurs le Rayon U d'Edgar Pierre Jacobs. Puis la suite, où cette quête incroyable amènera Charlotte et sa petite troupe, (car celle-ci prend de plus en plus l’ascendant) vers le noyau de la terre et des décors dantesques, nous fera découvrir les fameux êtres décrits par Constantin dans ses notes. On s’était arrêté là en 2011, et c’est une simple pleine page noire qui nous propose d’aller plus en avant explorer cet univers rougeâtre, qui va ensuite exploser de mille couleurs et de créatures toutes plus étranges les unes que les autres*. 

©Vehlmann/Kerascoet/Soleil

Kerascoét s’éclate alors à 100%, et la retenue concernant le graphisme, dont on avait pu faire preuve sur le premier épisode, s’efface totalement. Le scénario est époustouflant, les pages bien mieux remplies, et les personnages (dont Charlotte, qui devient femme en quelques pages, mais chut, pas de spolier), entrainent le lecteur dans un maelström, néanmoins maîtrisé. Jusqu’au bout, on se demande en effet comment l’auteur va pouvoir gérer son final, tant l’histoire est ahurissante et pleine de rebondissements… mais une dernière pirouette permet de conclure en beauté… un récit qui pourrait éventuellement voir une suite.

Ce qui est incroyable avec cet album et cette histoire, superbes, en dehors de tout ce qui a été déjà dit sur la qualité scénaristique et la puissance poétique du graphisme, c’est aussi son ton adulte, qui surprend à plusieurs reprises, justement parce que le dessin à lui seul pourrait faire penser au premier abord à une oeuvre jeunesse. Or, à l’image de  Jolies ténèbres, et de ce que doit souvent faire le duo Kerascoét, il n’en est rien. Cela rajoute à la pertinence du propos au yeux d’un lecteur adulte.
Se dire qu’un tel album aurait pu ne jamais être offert complet aux yeux du public est une aberration, que vous vous empresserez de rejeter en l’achetant.

(1) http://vehlmann.blogspot.fr/search/label/Voyage%20en%20Satanie

(*) Et je ne peux m'empêcher de penser ici à Alerte aux Zorkons, le célèbre épisode de Spirou et Fantasio se déroulant dans une jungle fantasque.

lundi 7 novembre 2016

Le voyage exotique oui, mais avec Chronosquad.

Chronosquad 1 : l'une de miel à l'âge de bronze
Giorgio Albertini/Gregory Panaccione
Delcourt 2016



Nous sommes dans un futur qui a maitrisé le voyage dans le temps. Telonius Bloch est un trentenaire spécialisé en histoire du moyen âge. Il vit en colocation avec un copain et une superbe rousse, et a tout du parfait loser. Un matin, il est contacté par la Chronosquad, une agence qui assure la sécurité des voyages de tourisme dans le passé. La fille d'un banquier a en effet disparu avec son petit ami alors qu'elle était en vacances dans l'Égypte antique. Un équipe est montée en urgence à leur rescousse, et Telonious en fait partie.
L'ambiance de ce premier tome, d'une histoire qui en comptera quatre au total, pourra bien sûr faire penser aux Brigades du temps, de Kris et Duhamel (trois tomes parus depuis 2012 chez Dupuis), mais aussi, époque et lieu oblige, un peu à Papyrus (série classique de De Gieter chez Dupuis). La comparaison s'arrêtera là, car cette nouvelle série, plutôt adulte, au ton moderne et science-fictionnel revendiqué, explore davantage les "bas-fonds" et les dures réalités historiques des sociétés qu'elle visite, qu'elle ne donne à en rire.
Trop facile le voyage dans le temps !
©Albertini/Panaccione/Delcourt
 
Giorgio Panacini est d'ailleurs un professionnel du moyen âge et d'archéologie, ce qui explique le souci du détail des époques mises en scène. Si l'on navigue entre au moins deux continuum spatio- temporels différents : celui de notre présent avec l'équipe centrée autour de notre Mr Bloch au gros nez un peu gauche et le décor du lieu d'enlèvement des deux tourtereaux, le scénariste a aussi la malice d'incorporer un troisième élément (l'histoire d'amour de l'agent Chronosquad Penn avec Léonard de Vinci), ce qui rajoute un peu de piment à un déroulé pourtant déjà assez touffu.

Une touriste en fâcheuse position...
©Albertini/Panaccione/Delcourt
L'aventure est l'élément clef de ces voyages, et le Dinosaure blanc d'Henri Vernes (Bob Morane) n'est pas loin lorsque l'auteur nous transporte dans le paléolithique, même si l'époque n'a rien à voir. On est embarqué dans ce récit dès les premières pages, et on se demande si le ton faussement naïf employé par le dessinateur (cf le gros nez et le côté Pierre Richard de l'anti héros) n'est justement pas là pour faire passer la pilule d'un récit improbable. La couverture de l'album à cet égard, pourrait en rebuter un certain nombre.

Cependant, et au final, on est conquis par l'originalité du scénario, le charisme des personnages, et la profondeur des éléments dispatchés, notamment comment la violence, voire l'esclavagisme, liés à la notion de tourisme à outrance sont traités, apportant au passage une belle critique à peine voilée sur le voyage contemporain en "zones sensibles". Et on en redemande.
Ça tombe bien, trois suites sont annoncées.

Recommandé, et tous publics, quoi que certaines scènes peuvent heurter les plus jeunes.

lundi 24 octobre 2016

Le temps des sauvages de Sebastien Goethals : un roman graphique à dévorer !

La couverture, à elle seule, est un petit bijou.
Le temps des sauvages
Sébastien Goethals
Futuropolis
D'après le roman de Thomas Gunzig : Manuel de survie à l'usage des incapables.
Oct 2016, 168 p.

Sébastien Goethals, dessinateur spécialisé en polar et beaucoup vu chez Bamboo/Grand angle ou chez Soleil, signe là son premier roman graphique, hors série, et surtout seul. Il adapte un roman très bizarre, Sélection Prix Mauvais genres 2013, et Prix triennal du roman de la Fédération Wallonie-Bruxelles en 2016.

Tout d'abord on ne comprend rien : deux vieux jumeaux assis dans un petit salon étriqué racontent à un interlocuteur invisible (cela pourrait être nous) l'histoire vrai de Charles C Baker, qui en 1960 a eu l'idée d'inventer le beignet de poulet (le nuggets), mais n'a jamais pensé à déposer un brevet.  Il s'est fait déposséder par le créateur de la chaine Mac Donald, et personne ne se souvient de lui. 

Ce prologue introduisant l'univers du marché économique passe ensuite à une sorte de générique et une mise en abimes, où l'on pourrait quasiment entendre de la musique, celle d'une caisse enregistreuse . Nous sommes en effet dans un supermarché et le livre que nous sommes en train de lire passe sur le tapis roulant...


Une société de consommation rendue folle

Dans ce supermarché travaille Jean, un jeune agent de sécurité, à peine trente ans, et aujourd'hui il est en planque avec un collègue, en train d'observer une vieille caissière. Nous sommes en effet dans un futur proche, et le monde dans lequel nous vivons est basé entièrement sur la compétitivité, la perfection, l'obligation de réussite. Martine La verdure a la malchance d'aimer un de ses collègues, or le moindre signe de rapprochement, sur leur lieu de travail, peut leur être fatal. C' est ce qui va arriver, très rapidement, car la faute est attendue et même recherchée par l'employeur.  Mais une fois tous deux convoqués dans le bureau de la DRH, la situation si injuste et violente va générer une série d'accidents qui vont aboutir en cascade à la mort (le crime même) de Martine. 
Fin du premier acte. 
La suite, qui en réalité commence dès le début, mais en parallèle, met en scène une bande de quatre bandits cagoulés, très souples, animal même dans leurs attitude, qui vont attaquer au bazooka et explosifs, de manière très professionnelle, mais sauvage, un fourgon blindé appartenant â la chaine du même supermarché. 
Ces quatre frères : Blanc, Brun, Noir, Gris , des hommes loups, sont en fait les fils de Martine. Et leur vengeance de sa mort va tendre le déroulé de cette histoire, vraiment spéciale...
Une planche d'introduction magnifique,
aux allures de Boucq.
Si on partait d'un roman déjà très particulier et de qualité, et Thomas Gunzig est connu pour son originalité, il est admirable de voir avec quel brio Sébastien Goethals a réussi à créer un Roman graphique tout aussi précieux. On a,  dès la première planche, très poétique, et on le sent, tel un flashback, une ambiance qui est posée. Sébastien maîtrise sa mise en page et possède un dessin noir et blanc superbe, au lavis gris élégant, qui rappellera ici celui de Boucq. Trait fin, belle dynamique, noirs bien noirs, et dialogues au ciseau. On est séduit par autant de perfection.

En dehors du rappel esthétique lorgnant vers Boucq, on pourra aussi penser quelques instant à la série Lloyd Singer. Peut être vis à vis de la proximité éditoriale des deux auteurs (édités chez Bamboo tous les deux), mais peut être aussi pour l'espèce de folie latente transpirant du scénario.
Une maîtrise du suspens et de la tension,
comme des scènes d'action.
Cela s'arrête, ceci dit, là, car ce qui sous tend Le temps des sauvages, ce sont, d'une part l'élément très important du système économique ultra libéral de l'histoire, permettant une critique très forte d'un système, pas si éloigné que ça du notre (on est ici dans un pays européen, non loin de la Russie), et d'autre part l'élément fantastique omniprésent, caractérisé par les détournements pirates de gène codes, réalisés sur certains enfants,  les ayant amenés à voir mélangées certaines caractéristiques animales à leur ADN. Il n'y a pas que les loups d'ailleurs qui possèdent ces facultés. Cela présente l'intérêt d'un suspens bienvenu dans les retournements de situation. C'est donc ce subtil et intelligent mélange d'éléments qui donne toute l'étrangeté et la saveur de ce récit, que l'on dévore avec passion.



Le système de flashback-prologue/conclusion- fermeture de l'histoire, très cinématographique, ajoute à l'esthétique et confirme aussi le sentiment d'une maîtrise scénaristique, peu commune. On remerciera donc pas un, mais deux auteurs, pour nous donner autant de plaisir. 
Un lauréat pour Angoulême, cela va de soit. 


Analyses