lundi 28 décembre 2015

Mortellement classieux : Deadly class, de Remender, surprend.

Deadly class tome 1 : Reagan youth
Rick Remender/Craig Wes
Urban indies, sept 2015

Deadly class est l'une des nouvelles coqueluches comics indépendantes US. Ecrit par Rick Remender, l'un des scénaristes les plus côtés de sa génération (Marvel Dark reign, mais aussi et surtout : Last days of american crime Fear agent, e Black science, il nous plonge à San francisco, dans les années quatre vingt néo punks, dans une ambiance urbaine de seconde zone où l'on va déambuler dans des ruelles mal famées et cotoyer quelques reclus de la société.
Marcus Lopez est un jeune nicaraguayen livré à lui même, sdf qui a choisi d'en finir. Mais en dehors du fait qu'il est recherché par des services d'état pour ses relations mafieuses parentales, il va être in extremis sauvé par une bande de jeunes marginaux dont le point commun est de faire partie d'une étrange école secrète : l'Académie King dominion des arts létaux. Autrement dit : une école où l'on apprend a (bien) tuer.
Une scène James bondienne ? ©Rememder/Weis/Urban

Si a première vue, et dans les premières pages de ce tome 1, on se demande quelle va être l’originalité de ce comics et si on ne va pas assister à un énième bouquin où vont s'affronter des ninjas contre des méchants, on est suffisamment étonné par le dynamisme du trait de Craig Wes, très moderne, et l'énergie développée dans des scènes de poursuites au parfum James bondien, pour aller de l'avant.
L'épisode des relations que noue aussi le personnage central avec un clochard intrigue aussi, posant les bases de réflexions qui reviendront au fil de l'album. Car Deadly class ne va pas se contenter de montrer des scènes violentes, il va parler du meurtre et du chemin parcouru pour en arriver là. Tout comme il va casser aussi certains codes : l'image du dur, par exemple, qui se construit souvent à partir d'une peur enfantine..
Un trip jouissif
©Rememder/Weis/Urban
Les relations que Marcus va nouer au sein de l’école, d'abord conflictuelles, vont ainsi évoluer vers un vrai parcours initiatique, fait de rebondissements chaotiques, que l'on va vivre à sa hauteur.
A cet égard, le chapitre de plusieurs pages consacré au trip sous acid que l'anti héros va se payer malgré lui, est digne des meilleurs scènes de narration jamais écrites, et ferait un superbe film d'action au cinéma.

On laisse en fin de volume la nouvelle bande constituée de Saya, Maria, Billie, Willie et Marcus, dans une sorte de road trip halluciné qui va les conduire on ne sait où, avec à leurs trousses un espèce de serial killer monstrueux prêt à tout.

Surprise scénaristique et beau dynamisme graphique, Deadly class a la classe mortelle d'une descente aux enfers en grand huit. On en redemande. 

Nb : le tome 1 est encore disponible au prix de lancement de 10 € !! profitez-en !
et le tome 2 a déjà paru. 

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jeudi 24 décembre 2015

Super Noël avec Super Dupont !

En boutique actuellement, un super hommage au super héros franchouillard : j'ai nommé Super Dupont.
> Du pon, du peau duponnet !








lundi 14 décembre 2015

Anthony pastor : un sentier des reines "chemin des dames" bien maîtrisé.

Le sentier des reines
Anthony Pastor
Casterman
Octobre 2015

Anthony Pastor fait partie de ces français qu'on jurerait être Americain et publier chez Fantagraphics. Mais il n'en est rien, et si son style très comics indépendant, aux formes arrondies un peu déformées et au scénarios très personnels lui a valu d'être publié chez Acte sud et l'An 2, il offre aujourd'hui avec ce Sentier des reines un album beaucoup plus réaliste, beaucoup plus français aussi, pourrait on dire, tant par le sujet que par le traitement graphique.
Blanca et Pauline ©Anthony Pastor/Castreman




Juste après la fin de la première guerre mondiale, en Savoie, dans le village de montagne de Traversoye... Blanca, femme déjà âgée mais énergique, et Pauline, sa bru, ayant perdu toutes deux leurs hommes dans une avalanche, regroupent leurs affaires de mercerie, et, accompagnées du jeune Florentin, décident de rompre avec leur village, où plus rien ne les retient, afin d'aller tenter leur chance dans la vallée. Mais un type un peu louche, prétendument un compagnon de guerre du mari de Blanca, s'échine à les suivre, coûte que coûte dans leur périple, afin de s'emparer d'un soit disant trésor caché par son coéquipier de tranchées dans leurs affaires...

La Savoie au début du siècle dernier, la neige, la montagne, le poids des traditions...et du patriarcat alors... La force des femmes, qui assumaient parfois davantage que les hommes, et dont l'énergie et la motivation sans limite est ici mise en exergue, sont autant de thèmes que déroule l'auteur, dans un contexte de conflit tout juste clôt, avec ses diverses blessures, physiques, mentales, et sociales associées. (Ce sentier des reines pourrait être leur "chemin des dames").
C'est justement d'une blessure à la main qu'est affublé Arpin, le drôle de gus qui ne lâche pas l'etrange troupe : Un doigt en moins, un dos en compote, de la tremblote, et un peu d'asthme, à cause des gazes, rien qui ne lui a donné droit à une reconnaissance d'infirmité, qui aurait pu lui valoir une quelconque pension. C'est bien pour cela qu'il s'accroche comme un beau diable, à en perdre la raison, même si la belle Pauline lui donne une autre raison à cet égard.

Toute une ambiance...
©Pastor Anthony/casterman

Pourquoi ces femmes traversent-elles la montagne et prennent-elles tout ces risques ? Parce qu'elles sont issues d'une autre tradition: celle des colporteurs, qui vendaient de vallons en vallons leur mercerie dans les villages. Le film la Trace, de Bernard Favre,avec Richard Berry, l'avait compté en 1983. Et cet hommage est développé en fin d'album, avec 6 pages de croquis et documents d'époque, donnant à percevoir la réalité presque oubliée de ces métiers d'antan et leur contexte historique. Mais au bout du chemin, un nouvel espoir est cependant permis.

Il s'agit donc d'un cadre historique bien planté, où l'on découvrira aussi d'ailleurs les conducteurs de barges à bois cheminant de l'Yonne  jusqu'à la Seine, ainsi que les premiers pas de l'émancipation féminine. Mais l'auteur développe ceci dit une histoire d'aventure extrêmement  bien ficelée, à la limite du polar et du fantastique. Les éléments du départ, mettant en scène une nature sauvage et un Personnage un peu mystérieux participant à cette impression. Le trait du dessin a pour le coup aussi changé, empruntant à un autre auteur ayant traité de traditions et de fantastique : Jean Claude Servais. (Cf La Tchalette par exemple.)

Anthony Pastor offre un écrin scénaristique et graphique à la Savoie, et il est fort à parier que ce superbe album de 120 pages, aux couleurs douces et à l'ambiance très particulière, ravira les amateurs de beaux livres, et d'histoire.
Une très belle réussite, chaleureusement recommandée à l'occasion des fêtes.


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vendredi 11 décembre 2015

Bientôt Noël !, venez goûter les beaux albums !

Du coin de cette pyramide... Eddy vous comptemple (et il peut vous servir un café !)
C'est bientôt Noël, et chez Nebular store, on commence à s'activer.

Les piles s’amoncellent.. et bientôt les guirlandes vont faire leur apparition.  Mais déjà, de belles nouveautés sont là, et vous auriez tort de ne pas venir déambuler dans la boutique pour faire votre choix.
Offrez, ou offrez-vous une ou des bande dessinées !   les histoires et les sujets sont pléthores.

Amateurs de beaux dessins, de beaux albums, de peluches (et oui), ou de super scénarios, vous trouverez sûrement chaussure à votre pied.

Quelques images, pour vous décider !
Meutes, et le art book de Okko,
plus... quelques autre nouveautés sympas.
Des maquettes originales, des classiques...

Le dernier Alix !!
Pour les petits ! (avec une peluche !)

Mangas best sellers !

Dont "Poison city", en deux tomes, à ne pas manquer !

Marvel !!


















les Stars du comics
Thanos, Flash !! et DC !!


Des intégrales, de l'indépendant !...



Et plein, plein, plein de mangas !



jeudi 3 décembre 2015

Temudjin magnifie le trait d'Antoine Carrion chez Maghen


Temudjin tome 2
Le voyage immobile
Antoine Ozanam /Antoine Carrion
Daniel Maghen
Août 2015
    
Clip de fin pour ce superbe dyptique consacré à  une figure symbolique : Temudjin, sorte de descendant imaginaire du grand Genghis Khan, fondateur de l’empire Mongol. 
Un documentaire ? non, certainement pas, car Antoine Ozanam a choisi l’onirisme et le fantastique, pour magnifier cette épopée hors du commun.
Le premier tome nous contait les origines de Temudjin, et sa relations aux esprits, tandis que cette deuxième partie nous montre l’aspect un peu plus social et chef de guerre, qui va le mener à sa renommée, et à sa perte.

Ici, la déesse avec laquelle notre héros prend du recul, et du bon temps, mais obtient de l'aide, lors de transes qui l’isolent de plus en plus de ses pairs, sera mise à mal, par l’arrivée d’une belle jeune femme, Yèsugèn, future épouse du Khan.
Mais n'est-ce pas le destin de cet homme que de revenir à la réalité, pour vivre pleinement sa vie d'homme ?

La déesse ©Antoine Carrion/Ozanam


 Si Antoine Ozanam nous transporte dans une description spirituelle de la vie de ce supposé grand chef mongol, c’est surtout le traitement graphique de l’autre Antoine, (Carrion), qui magnifie cet album, comme le précédent, que j’avais déjà adoré.
...Antoine Carrion a vraiment débuté sa carrière en 2012, mais c’est ce dytique qui le révèle à mon avis, grâce aux superbes aplats de couleurs, douces, proches d’aquarelles, qui complètent ses dessins fins, souvent vaporeux.      
L’auteur est attiré par l’onirisme et l’étrange, la magie, comme le prouve aussi son nouveau projet à paraitre ce mois de décembre : Nils, chez Soleil.


Tome 1 et edition spéciale tome 2

Nul doute que ces deux albums très agréablement mis en page et maquettés, en grand format cartonné, resteront parmi les très belles réussites de l’éditeur Daniel Maghen, dont on se délecte de toutes façon de la plupart des (trop) rares productions.
  
> A lire si vous aimez : le fantastique, le chamanisme, les aquarelles, la poésie, la beauté
  
  Une belle chronique ici : http://www.yozone.fr/spip.php?article19080



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jeudi 26 novembre 2015

Sex and violence : Jimmy Palmioti et Justin Gray défrisent Glénat comics !

Sex and violence Jimmy Palmioti et Justin Gray
Divers dessinateurs
Glénat comics
Nov 2015

On se demande à l’ouverture, ce que peut être ce nouvel album, et puis, à la lecture, on comprend : une sorte de compilation de récits écrits par Jimmy Palmioti, et dessiné pour chaque histoire, par un auteur différent.
Le principe est connu aux USA, plus qu’en France, même si l’éditeur Ankama nous offre avec Doggy bags, une sorte de parallèle intéressant. Et si Glénat enchaîne assez vite en publiant une édition française dés le deuxième trade paper back américain (Vol 1 et vol 2, de 64 pages chacun, 2013-2015, dont le premier financé sur le site Kickstarter), c’est tant mieux.

Il est en effet assez agréable de lire ce genre d’album, comme on suivrait une sorte de série, écrite par le même scénariste, mais où les acteurs seraient à chaque fois différents, tout comme les synopsis de chaque épisode.
Un ton, des ambiances, mais pas vraiment de lien.
Image issue de :
http://www.comicsbeat.com/

Ici, on découvrira : Pornland, Oregon, par Jimmy Broxton : un papa mafieu retiré veut venger sa fille assassinée;  Girlina storm, par  Juan Santacruz ; une flic lesbienne se la joue justicier amouraché; Daddy issues, par  Romina Moranelli : où il ne fait pas bon répondre aux avances d’une demoiselle; Red dog army, Rafa Garres; épisode hivernal avec la brigade canine de l’armée rouge dans l’enfer de la seconde guerre mondiale; et Filter,  Vanessa Del Rey : où un jeune garçon un peu moqué devient quelqu’un de vraiment pas fréquentable… et la galerie de couverture originales correspondantes.

5 récits tout aussi durs et sanglant les uns que les autres, mais avec l’intelligence scénaristique dont peuvent être capable de grands auteurs comme Palmioti et Gray. On se demande où ils peuvent bien aller chercher leurs idées d'ailleurs, car l’accroche se fait tout au long du recueil, grâce à l’originalité de leur écriture.

Au final, un bon petit livre de chevet pour faire de beaux rêves tordus, mais oh combien efficaces et jouissifs.

Publics avertis bien sûr.

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lundi 23 novembre 2015

Zen, méditations d’un canard égoïste

Zen, méditations d’un canard égoïste
Phicil/Drac

Carabas Oct 2015

Philippe Gillot, alias Phicil ne fait pas trop de bruit, mais affine son parcours d’auteur complet doucement. S’il a été vu au dessin dans des collectifs comme Paroles de taulards (Delcourt, 2008) on aurait tort de ne pas se (re) pencher sur la série moderne London calling consacrée à de jeunes frenchies partis tenter leur chance à Londres, où son dessin était déjà remarquable. Un récit rock qui mérite d’être découvert. (Futuropolis 2006 à 2010).
A la même époque, il attaque au scénario et au dessin sa collaboration avec Drac (couleur), dans la série animalière Georges Frog,  qu’on pourrait qualifier de « jeunesse », dans le New York des années 30. Sa maîtrise de musicologie l’a surement amené à traiter du sujet.
En 2012, il poursuit avec Boule de cuire, chez Carabas, encore avec un album animalier (mais pas que) où l’on croise déjà un canard.

Ce canard, on le retrouve aujourd’hui en apprenti zen, dans un récit à nouveau coloris par Drac, où Phicil fait montre d’un réel talent.
 
Jean est donc un canard vivant dans une cité qui ne lui convient plus. Son travail de bureau l’ennui, et puis, sa petite amie Josie l’a quittée.
A partir d’une publicité dans la revue Bronzage, (ça ne s’invente pas), il part sur les routes, afin de rejoindre une retraite pour étudier le Zen.
En chemin il rencontre Anatole, un âne avec qui il va arriver à destination.
Mais... suffit-il de vouloir se reposer lorsque l’on rejoint une école de méditation ?

Partant d’un constat assez banal, Phicil arrive à nous embarquer dans une histoire, qui, si elle n’invite pas l’action ou au suspens, (quoi que..), va, et c’est assez rare pour être remarqué, nous permettre de réviser ou de découvrir l’art de la méditation, de manière documentée, mais avec beaucoup d'humour, le tout dans un registre animalier.

Jean est ce qu »’on peut appeler un sceptique, et il faudra la durée de sa retraite (et donc de l’album) pour qu’il accepte de lâcher prise, et surtout de se découvrir lui-même.

Ce n’est pas le moindre atout de l’album de nous plonger dans les origines du zen, en repartant sur le traces historiques de Siddhartha Gautama (le bouddha éveillé), représenté ici sous forme de tigre, Bodhidarma, l’insaisissable, (un éléphant), et Asana, la sagesse. Chaque sage introduisant un  chapitre.

On se prête assez facilement au « voyage » intérieur de jean, et à la découverte de cette retraite, où apprendre à faire attention aux autres fait partie de l’enseignement. Et on en ressort assez... zen.. ce qui pour le coup, était sûrement un peu l’objet du présent album. Il est rare qu’une bande dessinée arrive avec une telle mise en abîme à faire passer un message. Aussi : bravo !

On recommandera donc celui-ci à toutes celles et ceux pour qui le zen veut dire quelque chose, ou qui souhaiteraient tout simplement offrir un peu de méditation/relaxation à leurs proches, et aux amateurs de bande dessinée, car le dessin au crayon de Phicil est agréable, tout comme les couleur douces de Drac.

Tous publics.


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vendredi 13 novembre 2015

Beaucoup de sang pour une princesse : un bon Manchette et un grand Cabanes.

La princesse du sangintégrale
Cabanes d'après manchette. Adaptation Doug Headline
Dupuis, nov 2015

On a déjà chroniqué rapidement ici, à l'occasion de la parution du tome 2, cette histoire de jeune fille de bonne famille enlevée, puis récupérée en grand fracas par un para militaire, et cachée de ses ravisseurs dans la jungle durant des années...avant d'être retrouvée, pas vraiment par hasard, par une photographe de guerre, mêlée malgré elle à une histoire d'espionnage internationale.
On avait aimé cette adaptation d'un roman inachevé de Manchette, auteur français culte de polars des années 70.
Aussi, on s'attardera surtout sur ce qui fait l'intérêt de cette intégrale.

...Il avait eu le nez fin Doug Headline, son fils, de choisir ce texte d'aventure, d'un genre nouveau, que son père voyait se dérouler comme un cycle : " Les gens du mauvais temps". Et même s'il n'a pas eu le temps de l'achever, son fils a eu l'excellente idée de faire appel à Max Cabanes, dessinateur plutôt marqué années quatre vingt, dont il ignorait le fil de la carrière à ce moment là.
Max cabanes qu'on a connu  lui aussi avec au moins deux périodes  : celle de "Les Villages", chez Dargaud, au tout début des 80's, étrange aventure éditoriale alors complètement déjantée, puis, autour des "Colins maillard", dans les année 90, où l'on a pu jauger de sa faculté à nous dessiner de très belles jeunes femmes pulpeuses,  fantasmes d'une enfance apparemment heureuse.. Avant qu'au milieu d'autres projets, certains titres installent insidieusement ce dessinateur dans la catégorie des auteurs réalistes, sans trop de bruit.
Je pense au dyptique des "Bellegamba", (2002) ou déjà se dessine ce trait particulier qui retiendra notre attention ici.
On peut aussi citer "La maison Winchester", (2004) chez Glénat, collection Loge noire, dont le sujet et le rendu ont du en surprendre plus d'un.
C'est donc a peu près à ce moment que Doug Headline fait appel à lui, et qu'ensemble ils travaillent sur le premier volume des aventures d'Ivory Pearl, la jeune femme indépendante, photographe de guerre, dans les années 50. (Dupuis, collection Aire libre 2009)

Ivory ne s'en laisse pas compter
©Dupuis/cabanes/Manchette
L'auteur travaille aussi sur une adaptation cinéma, et les versions s'accumulent. 
Le tome deux parait en 2011, et on tient là un superbe récit d'aventure politique, truffé de rebondissements, et de va et viens historiques et géographiques,  mêlant  espionnage et fiction, et puisant intelligemment dans les événements de l'époque : trafiques d'armes, enlèvements, putsch... Une réussite.
P.7 ©Dupuis/Cabanes/Manchette

Quatre ans plus tard, et alors que la critique a plutôt bien accompagné la parution des précédents tomes, voilà une dernière version, réarrangée, et rehaussée de 31 planches. (*)

Une aubaine,  et le sentiment de tenir vraiment un bon et bel album, et sûrement l'un des meilleurs de Max Cabanes.
Son dessin a en effet  tellement évolué qu'on le reconnait à peine.  Un trait beaucoup plus fin, comme esquissé, et pourtant encré. Un style nerveux très personnel qui m'a cependant par moments fait penser à Antonio Parras (le Lièvre de Mars).
Ceci dit, sur certaines cases, un peu plus grosses (effet de zoom numérique voulu, ou involontaire, car légèrement pixellisé), on retrouve le trait plus épais et rond de l'époque  Collin Maillard.

Bref, assez fait de détours, vous l'aurez compris : on aime le nouveau Cabanes, et le style des Manchette  lui va très bien, faisant de cette intégrale un incontournable de votre bibliothèque de bdphile. Et bien sur, une excellente idée de cadeau au passage pour les fêtes de fin d'année !


(*) D'après l'autocollant ornant la couverture. Planches complétées en fin de volume par 21 pages de notes de Manchette, un propos de Doug Headline, quelques croquis,  et les couvertures des précédentes éditions, dont celle d'un coffret.


A lire : l'interview des auteurs sur ActuaBD

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jeudi 5 novembre 2015

"William, it was really nothing" dit l'unité combattante Trudaine

Unité combattante Trudaine
Ricard/Rica

Glénat
Sept 2015

Comme d'habitude une couverture peu anodine et dynamique attise ma curiosité. Un gars casqué et masqué balançant un cocktail molotov. Et ce titre, assez étrange...
De quoi s'agit il ?

13 mars 1982, Gabriel Chahine est assassiné à son domicile.  Il avait permis l'arrestation de Jean Marc Brouillon et Nathalie Menijon, membres fondateurs d'Action direct le 13 septembre 1980.
Après cette introduction dynamique d'une page, les trois suivantes nous résument un peu lourdement ce début de décennie, et le contexte dans lequel cette organisation anarchique et "terroriste" française a défrayé la chronique avec des attentats-suicides toujours plus violents.
En effet, le principe d'une galerie de cases portraits de tout ce qui faisait l'actualité sociétale d'alors, sous titré de manière à peine décalée par un texte explicatif, pèse un petit peu pour une introduction...

Néanmoins, le récit débute et l'on va suivre les tribulations de trois jeunes gens : Sandrine, Serge et Yann, qui, par soif de reconnaissance (d'existence), et par dégoût de leur propre vie pas assez intéressante sûrement, vont essayer de laisser autant de traces que leurs aînés d'Action directe.
Ils n'auront de cesse de commettre des délits sur la Police, en signant leurs méfaits de "Unité combattante Trudaine" du nom de la rue parisienne où le 31 mai 1983, une fusillade d'AD a tué deux policiers et blessé un troisième.
La police, qui commence à prendre au sérieux ce nouveau groupuscule, infiltre William, un jeune officier, dans la bande.
Pages 4-5 ©Glénat/Ricard/Rica
Si le dessin noir et blanc dynamique, aux trames grises de Rica, porte ce récit, c'est parce qu'il est difficile au premier abord de trouver un grand intérêt à une histoire, qui, plutôt que de se contenter de raconter celle d'un groupe historiquement connu, en créé une autre, de toute pièce.
L'effet de miroir ou de redondance sur les archives agace donc dans un premier temps, surtout lorsque l'on cherche dans une fiction des éléments un peu originaux.

Mais c'est peut-être là que l'auteur essaie de nous surprendre, en replaçant effectivement sa trame dans un contexte, tout en évitant de trop jouer le documentaire. Il est en effet assez facile d'imaginer que se servir des faits et des noms réels d'un groupe anarchiste dans une bande dessinée aurait pu poser problème, ne serait-ce qu'en termes de message. Qui avait tort ? Qui avait raison ? C'est toute la problématique d'un scénario basé sur le documentaire de faits répréhensibles. Jusqu'où aller ? Et comment ?

Ricard a donc opté pour l'entre deux, comme on l'a vu. Mais, si l'histoire de ses jeunes reproduit quasi à l'identique quelques "aventures" du groupe Action direct, jusqu'à sa fin, et que l'on ressent donc une certaine déception dans un premier temps, son option de nous placer finalement dans la peau du personnage de William, l'infiltré, lui permet de nous rendre conscient des enjeux complexes de l'histoire (avec un grand H).

Belle pirouette, qui laisse au final une sensation trouble, comme celle de cet anti héros qui aura gouté aux deux côtés du miroir...mais qui ne saura en profiter.

Un épisode des années quatre vingt qu'il n'était pas inintéressant de mettre en lumière.
Pour tous publics, dès 11 ans, avec accompagement.



Ps : pour ceux qui n'auraient pas compris le jeu de mot du titre :
https://www.youtube.com/watch?v=_XqNYnV0W6o

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dimanche 1 novembre 2015

Porcel et Zidrou magnifient le bouffon

Bouffon
Zidrou/ Porcel

Dargaud
Août 2015

"Aussi loin que je me souvienne"... je n'ai pas lu d'aussi belle histoire médiévale que celle-ci, à par le Parfum de Suskin.

...Quel rapport me direz vous entre une bande dessinée et un roman, certes adapté au cinéma, mais un best-seller de 1996 ?
> Son époque, à quelques années près, certainement, et surtout, sa poésie.
Raconté en voix off, avec un style conté typique de nos histoires de Perrault, ce récent album très stylé du prolifique scénariste Zidrou possède les attraits du parfait cadeau.

Nous sommes au moyen âge, dans la région du Quearn, entre le 14e et le 15eme siècle a vue de nez. Dans les geôles du conte d'Astrat, croupit un ancien page, qui n'a plus les faveurs de son seigneur. Il va nous conter l'histoire de Glaviaud, l'enfant difforme d'une jeune ribaude, qui, parce qu'elle a bien voulu rendre service à un chevalier mourant, va se retrouver aussi emprisonnée et subir les outrages des mêmes geôles, jusqu'à mettre bas à cet enfant, puis mourir, et être jetée dans les douves, comme un vulgaire déchet, destin de tous ces malheureux croupissants dans la basse fosse.
Mais Glaviaud va survivre,  par la grâce de Dieu, et grandir là, jusqu'au jour où le conte lui offrira l'opportunité de devenir le bouffon de sa fille, événement qui marquera sa vie, et celle de ses contemporains ...

Si l'histoire d'un enfant difforme pourra rappeler à certains égards le Beauté de  Keraskoet et Hubert, chez Dupuis (histoire complète en 3 tomes), Bouffon m'a personnellement plutôt remémoré le ton d'un Jean Teulé, lorsqu'il nous conte Villon, ou Charles 9, plus récemment. En fait une description cruelle mais assez juste des us et coutumes de cette époque "difficile", avec le supplément de poésie nécessaire à ce qui fait un conte.


Le dessin semi réaliste de Francisco Porcel, dans l'esprit d'un Christian Rossi, a gagné en intensité et nous offre de belles planches aérées, aux couleurs douces et naturelles, mettant en valeur tout au long de l'album les costumes d'époque; faisant jusqu'à ressentir les velours. Tout comme il habille parfaitement ce conte extraordinaire.
La couverture, grand format, dos rond, couleur marron mate, et aux dorures discrètes, offre un bel écrin au contenu.

Un album recommandé, et pour tous publics, même si certaines scènes d'introduction peuvent choquer les plus jeunes.

Le blog du dessinateur : http://pajasdmono.blogspot.fr/

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samedi 24 octobre 2015

En quarantaine chez Presque lune, avec Joe Ollmann

En quarantaine
Joe Olllmann
Presque Lune
Mars 2015

John a la quarantaine, du bide, des tâches sur le visage, et est responsable communication dans une revue. Un boulot assez pépère, ou en tout cas qu’il vit comme tel depuis quelques années, par érosion de motivation. Il a trois enfants, dont 2 grandes filles, issues d’un premier mariage, qu’il a eu dés l’âge de 17 ans, et un petit dernier : Sam, dont il s'occupe beaucoup,… car John croise Chan, sa dernière femme, plus qu’il ne vit avec.  Et cette routine, même sils s’aiment, le ruine.


Dans cet album d’abord édité au Canada en 2010 chez l’éditeur indépendant Drawn & Quartelery, on croise aussi Sherry et Ric, deux quadra qui ont connu les joies de la scène rockn’roll, et qui, bien obligés à un moment, ont du se caser. Ils bossent tous les deux pour la chaine de Tv Playtime, consacrée aux enfants, et interprètent des chansons pour eux.  Sherry est l’auteur compositeur, et a du talent, tandis que Ric et déguisé en singe et fait le pitre. Il a du mal à le supporter, même si cela paie bien. Alcoolique, il se met régulièrement en danger, lui et son entourage.
On va suivre en parallèle les deux vies de John et Sherry, plus ou moins en « quarantaine » donc.. jusqu’à ce qu’elles se croisent…

Joe Ollman, auteur canadien dessine à la façon de ces jeunes dessinateurs issus de la culture « Punk », en noir et blanc au trait, avec quelques trames, mais surtout un style semi réaliste « gros nez ». Son dessin aux contours bien marqués, et au noir bien noir, rappellera assez vite celui de Daniel Clowes. Mais on pense aussi , niveau culture et do it yourself des personnages, à Joe Matt, et bien sûr Peter Bagge, pour le côté trash et punk.
©Joe Ollmann/Presque lune

L’analyse hyper réaliste, et cynique, de la vie assez peu trépidante d’un quadra marqué est bluffante, tout comme celle d’une artiste qui oscille entre son désir d’accéder à la reconnaissance en tant qu’auteure et celui de bien gagner sa vie.  On est toujours sur le fil du rasoir, et les visions sans détour de John, tout comme de Sherry de leur propres vies procurent à la fois un sentiment de compassion, et un réflexe de moquerie, tant leurs hésitations et leurs mals être résonnent face à nos propres destinées.

On pourrait croire que ce genre d’album, du genre roman graphique introspectif, serait roboratif. Mais c’est mal connaître le talent de Joe Ullmann, qui arrive  à rentrer dans les détails, au long de 180 pages, de scènes de vie pas si atypiques que ça, de gens plus ou moins « normaux ».
Cet album assez cynique, blindé d’un humour noir et corrosif, fourni au final une « étude » assez jouissive de notre époque, dans un milieu certes urbain et anglo-saxon, mais plein de clins d’œil sur nos vicissitudes d’adultes.

Une réussite, à ne cependant pas conseiller aux personnes déprimées.


Les éditions presque lune « vision d’auteurs sur le monde et ses quartiers », basées à Rennes, existent depuis 2009 et ont développé une collection de roman graphiques : Lune froide d’où est issu « En quarantaine ».
> La fiche de l'album sur le site de l'éditeur

Une interview d'Ivan Apostolo, le créateur, sur Radiolaser*
(*) Intervieweur qui ne semble pas bien connaître l'univers du roman graphique "pas encore bien développé en France" d'après lui. (!?)

Joe Ollmann sur le site de Drawn & Quarterly


201

jeudi 8 octobre 2015

Bon anniversaire, et joyeux cochon !! (Oink chez Delirium)


Nous sommes en 2015, en France, et toutes les villes sont envahies par des grandes surfaces vendant de la BD au kilomètre, parmi les rayons de papeterie, pas loin des vêtements et des poêles à frire.
Toutes ? non, car quelques villages et grandes villes résistent encore, avec leur boutiques indépendantes et bien achalandées.
Comme Nebular store, à Roanne., qui fête ses... dix ans d'existence.
Sympa, lorsque l'on sait de Ludo et Eddy ne font pas que ça, mais ont chacun un métier plus rentable à côté.
©Champagne Evangelion


Mais... qui s'en serait rappelé ? Effectivement, nos deux gérants, ingrats qu'ils sont, ;-), ont préféré cet été se payer un petit trip au Japon, plutôt que de sabler le champagne à la boutique.
Aaaah... que voulez vous.. nous n'avons pas les mêmes valeurs..    
Quoi que... dans Nebular... vous l'aurez remarqué, il y a "Lard"*...

Et il ne m'en faut pas plus pour vous proposer, dans la thématique anniversaire, ma deux-centième chronique. (Celles-ci ont commencé en Juin 2010) :

Oink, le boucher du Paradis
John Mueller
Delirium
Mai 2015

... Etait-il écrit que je rédigerais cette 200 tième chronique avec un album mettant en scène et en couverture, un porc, regardant à travers un judas ?
C'est ce qu'à du aussi se poser comme question John Mueller, lorsqu'il a vu débarquer en librairies en 1992 le premier tome de son comics alors fraîchement écrit, chez l'éditeur Kitchen sink press

Apparemment bien perturbé par son enfance passée dans un système scolaire assez rude, ce garçon a gardé un sentiment très fort de rébellion envers le système, et une grosse envie de raconter l'endoctrinement et l'abattage, carrément, des enfants dans ce milieu d'un autre âge d'après lui.
Tel un George Orwell, et sa Ferme des animaux, il nous embarque donc dans une métaphore très caricaturale et très violente (l'école privée est remplacée par "l'abattoir privé" 628), où les élèves sont remplacés par des porcs que l'on va abattre, …s'ils ne suivent pas la rigueur exigée, et ne se mettent pas dans le rang.
Le genre de phrase qu'on leur enseigne à longueur de journée : "L'ignorance c'est le bonheur. Le Bonheur, c'est le sacrifice. Le sacrifice est exigé" perturbe Oink , un jeune cochon, qui se pose trop de questions. Il risque donc de finir comme son ainé un peu plus tôt, décapité et haché frais car il avait osé se révolter.

Les gardiens, sorte de religieux catholiques extrémistes et fous d'un Dieu imaginaire, font appliquer leurs règles strictes par une armée de barbares à leur solde (les Anges). Et gare à ceux qui haussent le ton.
Un jour, pourtant, Oink, qui a grandi, va oser l'impensable, et tenter sa chance pour atteindre le paradis dont on lui a bourré le mou toute sa vie…
La scène en Flash forward du début.
John Mueller/Dark Horse/Delirium
...Magnifié par de superbes tableaux néo gothiques peints, dans un genre surfant entre Bacon (sans jeu de mot ;-)), Frank Miller période "Bad Boy", voire du Scott Hampton, le style de John Mueller, rehaussé par une très belle édition cartonnée, ici "remasterisée" par l'éditeur Dark Horse, et un papier glacé, se laisse lire avec plaisir, même si le premier abord est un peu lourd.
Trop d'exagération, de grimaces, de couleurs glauques, de sang, rendent en effet un premier feuilletage rebutant.

Mais ce récit, qu'on pourrait qualifier de trop caricatural, ou simpliste, (il nous donne à voir en effet qu"une vision ici : celle des cochons, car le côté des prêtres nous montre surtout des fous en dehors de toute normalité ou équilibre), fonctionne cependant, grâce à l'énergie développée dans le récit, et la profondeur graphique des images. Les dialogues étant volontairement simplifiés au maximum, avec un langage inventé de toute pièce pour justifier la condition mi homme mi bête de ces esclaves mutants sans avenir, fabriqués par l'homme, pour le servir.

On se rappellera dans un le registre du cinéma,  du film Sucher Punch (2011), qui nous montrait aussi un univers carcéral et (sensé être) éducatif, plombé par la noirceur, la souffrance et la torture, dont les victimes ne s'échappaient que par le rêve…
C'est un peu ce qu'il advient de Oink, qui, au final, après avoir exprimé toute sa colère et son indignation, dans de belles scènes de combats rapprochés, finit par partir ailleurs, vers son vrai paradis, comme s'il n'y avait qu'un échappatoire. Un peu sombre...

Les Pink floyd chantaient en 1982 : "We don't need your education we don't need your taught control", dans un film (The Wall), assez glauque, où la dictature était déjà bien montrée et dénoncée.
John Mueller l'aura donc fait à sa sauce, graphiquement, dans un bel album, aujourd'hui traduit en français(1).

(1) 104 pages couleurs, complétées par 22 pages de croquis et une galerie couleur d'artistes.

La fiche de l'album sur le site de Delirium
(*) La boutique voue en plus un culte aux cochons. (Cf leur carte de visite toute neuve et quelques dessins de dessinateurs amis accrochés aux murs).

200

vendredi 2 octobre 2015

Mitterand, jeune homme de droite : un roman graphique beau et utile.

Mitterand, un jeune homme de droite
Pierre Richelle & Frédéric Rébéna
Rue de Sèvres
Septembre 2015

Cela ressemblerait presque à s'y méprendre, par moments, à une autre histoire, et le style noir et blanc, bien que diffèrent, nous renverrait à "Berlin, La cité des pierres" de Jason Lutes.
Mais nous sommes en France, (et en Belgique dans les premières pages, à la Panne), en 1935.
Le jeune François Mitterand, 19 ans, alors étudiant aux Facultés des lettres et de droit de Paris, loge  au 104 rue de Vaugirard, où se trouve un foyer de pères maristes, la Réunion des étudiants. Parallèlement, il entre à l'École libre des sciences politiques, de laquelle il sort diplômé en juin 1937. La même année, il obtient un diplôme d'études supérieures de droit public, à la suite de l'obtention d'une licence ès lettres l'année précédente. (Wikipedia)

Ce sont ces années d'études, d'engagement politique (au sein des Volontaires nationaux, mouvement de jeunesse de la droite nationaliste des Croix-de-feu du colonel de La Rocque),  ses relations d'amitié avec la Cagoule, ses écrits dans la revue Montalembert, et dans l'Echo de Paris…son service militaire dans  l'infanterie coloniale en 1937, et sa détention dans les Satlags IXA de Ziegenhain-Trutzhain et IXC de Schaalacapture en 1940 qui sont évoqués ici. Tout comme ses relations avec la bureaucratie de Vichy, et son engagement pour les prisonniers de guerre, puis son rapprochement du mouvement officiel de résistance et donc du général de Gaulle, fin 1943.

Ce parcours étonnant, quelque peu confus, d'un homme instruit et cultivé, mais au final suivant une ligne plutôt humaniste, révèle les premiers pas politiques d'un personnage, qui sera amené à devenir président de la république française à deux reprises, et a laisser une empreinte et une influences considérables.
Mais ce qu'en font Pierre Richelle et Féréderic Rébéna, relève aussi de l'éclairage, car tant de choses ont été dites sur ces années troubles qu'il fallait dénouer un peu le vrai du faux. Et leurs recherches documentaires les y ont aidés.

Du rififi à Paname ? presque : l'assassinat du socialiste Rosselli


Il est intéressant de restituer le contexte historique de l'avant guerre et du début du conflit, où l'on sent bien les tensions d'alors, (on parle beaucoup ici de Youpins, de Yourrte (plolonais), et de Juifs, et de voir comment tout ces étudiants fraîchement diplômés se voyaient déjà investi de hautes missions. Peu importe que ce soit sous les ordres du régime collaborationniste de Vichy qu'ils aient évolué alors, on comprend que ce aspect collaborationniste justement ne leur a pas sauté aux yeux immédiatement. Etre à l'abris et posséder un emploi était plus important pour la plupart à ce moment là.

La scène où Mitterand, alors déjà bien engagé dans l'anonymat, demande à son frère Jean (p134 : "Alors Jean, quoi de neuf..tu travailles toujours au commissariat aux questions juivess?  …. Oui.
Tu t'y sens bien, tu n'as pas envie de changer d'air ?  Non, pourquoi ?"… a le métrite de montrer le déchirement qui le tenaille alors.

Famille, patrie, travail sont bien les maîtres mots de ce roman graphique et de cette époque, qui ne laissait pas beaucoup de place aux hésitations, et demandait à se forger un caractère et des valeurs bien trempés, pour pouvoir choisir son camp, voire éventuellement d'en changer ("je revendique le droit à changer d'opinion" dit-il au début du livre), mais surtout être en phase avec soit-même et pouvoir justifier ses actes.

Une période difficile, que les auteurs rendent à merveille, grâce à une clarté dans le découpage , de très bon dialogues, et un dessin sobre, mais efficace, dans un style pouvant évoquer à la fois Cailleaux, Lutés on l'a dit, mais aussi certains Blutch.

Le noir et blanc au crayon de Rébéna, non encré, mais parfois hachuré au lavis, ou colorié en noir, révèle souvent de belles scènes stylisées (p. 52 ou en direction du polar p. 41-42 ) et s'applique aussi à rendre d'autres belles ambiances noires bienvenues, très expressionnistes (p. 33,  127,128 (le trajet d'avion pour l'Angleterre, magnifique), Il déçoit cependant à un moment par manque de noir (p112,113), comme si un souci d'impression ou de délai avait obligé le dessinateur à rende sa planche trop tôt.)  On ne lui en tiendra pas rigueur, tant l'ensemble de l'album se lit rapidement et avec bonheur, laissant même un peu sur sa faim, au moment final de l'enterrement du premier enfant de notre (anti)-héros, page 128.

Je ne sais si une suite sera envisagée, car le reste de la carrière de ce grand homme politique possède encore bien des zones intéressante à raconter, mais ce chapitre trouve néanmoins, à mon avis, dores et déjà sa place parmi les grands romans graphiques.

Tous publics, à partir de 13 ans seulement, pour la compréhension du contexte.

Une interview de l'auteur sur le site de l'éditeur.

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Analyses