samedi 24 octobre 2015

En quarantaine chez Presque lune, avec Joe Ollmann

En quarantaine
Joe Olllmann
Presque Lune
Mars 2015

John a la quarantaine, du bide, des tâches sur le visage, et est responsable communication dans une revue. Un boulot assez pépère, ou en tout cas qu’il vit comme tel depuis quelques années, par érosion de motivation. Il a trois enfants, dont 2 grandes filles, issues d’un premier mariage, qu’il a eu dés l’âge de 17 ans, et un petit dernier : Sam, dont il s'occupe beaucoup,… car John croise Chan, sa dernière femme, plus qu’il ne vit avec.  Et cette routine, même sils s’aiment, le ruine.


Dans cet album d’abord édité au Canada en 2010 chez l’éditeur indépendant Drawn & Quartelery, on croise aussi Sherry et Ric, deux quadra qui ont connu les joies de la scène rockn’roll, et qui, bien obligés à un moment, ont du se caser. Ils bossent tous les deux pour la chaine de Tv Playtime, consacrée aux enfants, et interprètent des chansons pour eux.  Sherry est l’auteur compositeur, et a du talent, tandis que Ric et déguisé en singe et fait le pitre. Il a du mal à le supporter, même si cela paie bien. Alcoolique, il se met régulièrement en danger, lui et son entourage.
On va suivre en parallèle les deux vies de John et Sherry, plus ou moins en « quarantaine » donc.. jusqu’à ce qu’elles se croisent…

Joe Ollman, auteur canadien dessine à la façon de ces jeunes dessinateurs issus de la culture « Punk », en noir et blanc au trait, avec quelques trames, mais surtout un style semi réaliste « gros nez ». Son dessin aux contours bien marqués, et au noir bien noir, rappellera assez vite celui de Daniel Clowes. Mais on pense aussi , niveau culture et do it yourself des personnages, à Joe Matt, et bien sûr Peter Bagge, pour le côté trash et punk.
©Joe Ollmann/Presque lune

L’analyse hyper réaliste, et cynique, de la vie assez peu trépidante d’un quadra marqué est bluffante, tout comme celle d’une artiste qui oscille entre son désir d’accéder à la reconnaissance en tant qu’auteure et celui de bien gagner sa vie.  On est toujours sur le fil du rasoir, et les visions sans détour de John, tout comme de Sherry de leur propres vies procurent à la fois un sentiment de compassion, et un réflexe de moquerie, tant leurs hésitations et leurs mals être résonnent face à nos propres destinées.

On pourrait croire que ce genre d’album, du genre roman graphique introspectif, serait roboratif. Mais c’est mal connaître le talent de Joe Ullmann, qui arrive  à rentrer dans les détails, au long de 180 pages, de scènes de vie pas si atypiques que ça, de gens plus ou moins « normaux ».
Cet album assez cynique, blindé d’un humour noir et corrosif, fourni au final une « étude » assez jouissive de notre époque, dans un milieu certes urbain et anglo-saxon, mais plein de clins d’œil sur nos vicissitudes d’adultes.

Une réussite, à ne cependant pas conseiller aux personnes déprimées.


Les éditions presque lune « vision d’auteurs sur le monde et ses quartiers », basées à Rennes, existent depuis 2009 et ont développé une collection de roman graphiques : Lune froide d’où est issu « En quarantaine ».
> La fiche de l'album sur le site de l'éditeur

Une interview d'Ivan Apostolo, le créateur, sur Radiolaser*
(*) Intervieweur qui ne semble pas bien connaître l'univers du roman graphique "pas encore bien développé en France" d'après lui. (!?)

Joe Ollmann sur le site de Drawn & Quarterly


201

jeudi 8 octobre 2015

Bon anniversaire, et joyeux cochon !! (Oink chez Delirium)


Nous sommes en 2015, en France, et toutes les villes sont envahies par des grandes surfaces vendant de la BD au kilomètre, parmi les rayons de papeterie, pas loin des vêtements et des poêles à frire.
Toutes ? non, car quelques villages et grandes villes résistent encore, avec leur boutiques indépendantes et bien achalandées.
Comme Nebular store, à Roanne., qui fête ses... dix ans d'existence.
Sympa, lorsque l'on sait de Ludo et Eddy ne font pas que ça, mais ont chacun un métier plus rentable à côté.
©Champagne Evangelion


Mais... qui s'en serait rappelé ? Effectivement, nos deux gérants, ingrats qu'ils sont, ;-), ont préféré cet été se payer un petit trip au Japon, plutôt que de sabler le champagne à la boutique.
Aaaah... que voulez vous.. nous n'avons pas les mêmes valeurs..    
Quoi que... dans Nebular... vous l'aurez remarqué, il y a "Lard"*...

Et il ne m'en faut pas plus pour vous proposer, dans la thématique anniversaire, ma deux-centième chronique. (Celles-ci ont commencé en Juin 2010) :

Oink, le boucher du Paradis
John Mueller
Delirium
Mai 2015

... Etait-il écrit que je rédigerais cette 200 tième chronique avec un album mettant en scène et en couverture, un porc, regardant à travers un judas ?
C'est ce qu'à du aussi se poser comme question John Mueller, lorsqu'il a vu débarquer en librairies en 1992 le premier tome de son comics alors fraîchement écrit, chez l'éditeur Kitchen sink press

Apparemment bien perturbé par son enfance passée dans un système scolaire assez rude, ce garçon a gardé un sentiment très fort de rébellion envers le système, et une grosse envie de raconter l'endoctrinement et l'abattage, carrément, des enfants dans ce milieu d'un autre âge d'après lui.
Tel un George Orwell, et sa Ferme des animaux, il nous embarque donc dans une métaphore très caricaturale et très violente (l'école privée est remplacée par "l'abattoir privé" 628), où les élèves sont remplacés par des porcs que l'on va abattre, …s'ils ne suivent pas la rigueur exigée, et ne se mettent pas dans le rang.
Le genre de phrase qu'on leur enseigne à longueur de journée : "L'ignorance c'est le bonheur. Le Bonheur, c'est le sacrifice. Le sacrifice est exigé" perturbe Oink , un jeune cochon, qui se pose trop de questions. Il risque donc de finir comme son ainé un peu plus tôt, décapité et haché frais car il avait osé se révolter.

Les gardiens, sorte de religieux catholiques extrémistes et fous d'un Dieu imaginaire, font appliquer leurs règles strictes par une armée de barbares à leur solde (les Anges). Et gare à ceux qui haussent le ton.
Un jour, pourtant, Oink, qui a grandi, va oser l'impensable, et tenter sa chance pour atteindre le paradis dont on lui a bourré le mou toute sa vie…
La scène en Flash forward du début.
John Mueller/Dark Horse/Delirium
...Magnifié par de superbes tableaux néo gothiques peints, dans un genre surfant entre Bacon (sans jeu de mot ;-)), Frank Miller période "Bad Boy", voire du Scott Hampton, le style de John Mueller, rehaussé par une très belle édition cartonnée, ici "remasterisée" par l'éditeur Dark Horse, et un papier glacé, se laisse lire avec plaisir, même si le premier abord est un peu lourd.
Trop d'exagération, de grimaces, de couleurs glauques, de sang, rendent en effet un premier feuilletage rebutant.

Mais ce récit, qu'on pourrait qualifier de trop caricatural, ou simpliste, (il nous donne à voir en effet qu"une vision ici : celle des cochons, car le côté des prêtres nous montre surtout des fous en dehors de toute normalité ou équilibre), fonctionne cependant, grâce à l'énergie développée dans le récit, et la profondeur graphique des images. Les dialogues étant volontairement simplifiés au maximum, avec un langage inventé de toute pièce pour justifier la condition mi homme mi bête de ces esclaves mutants sans avenir, fabriqués par l'homme, pour le servir.

On se rappellera dans un le registre du cinéma,  du film Sucher Punch (2011), qui nous montrait aussi un univers carcéral et (sensé être) éducatif, plombé par la noirceur, la souffrance et la torture, dont les victimes ne s'échappaient que par le rêve…
C'est un peu ce qu'il advient de Oink, qui, au final, après avoir exprimé toute sa colère et son indignation, dans de belles scènes de combats rapprochés, finit par partir ailleurs, vers son vrai paradis, comme s'il n'y avait qu'un échappatoire. Un peu sombre...

Les Pink floyd chantaient en 1982 : "We don't need your education we don't need your taught control", dans un film (The Wall), assez glauque, où la dictature était déjà bien montrée et dénoncée.
John Mueller l'aura donc fait à sa sauce, graphiquement, dans un bel album, aujourd'hui traduit en français(1).

(1) 104 pages couleurs, complétées par 22 pages de croquis et une galerie couleur d'artistes.

La fiche de l'album sur le site de Delirium
(*) La boutique voue en plus un culte aux cochons. (Cf leur carte de visite toute neuve et quelques dessins de dessinateurs amis accrochés aux murs).

200

vendredi 2 octobre 2015

Mitterand, jeune homme de droite : un roman graphique beau et utile.

Mitterand, un jeune homme de droite
Pierre Richelle & Frédéric Rébéna
Rue de Sèvres
Septembre 2015

Cela ressemblerait presque à s'y méprendre, par moments, à une autre histoire, et le style noir et blanc, bien que diffèrent, nous renverrait à "Berlin, La cité des pierres" de Jason Lutes.
Mais nous sommes en France, (et en Belgique dans les premières pages, à la Panne), en 1935.
Le jeune François Mitterand, 19 ans, alors étudiant aux Facultés des lettres et de droit de Paris, loge  au 104 rue de Vaugirard, où se trouve un foyer de pères maristes, la Réunion des étudiants. Parallèlement, il entre à l'École libre des sciences politiques, de laquelle il sort diplômé en juin 1937. La même année, il obtient un diplôme d'études supérieures de droit public, à la suite de l'obtention d'une licence ès lettres l'année précédente. (Wikipedia)

Ce sont ces années d'études, d'engagement politique (au sein des Volontaires nationaux, mouvement de jeunesse de la droite nationaliste des Croix-de-feu du colonel de La Rocque),  ses relations d'amitié avec la Cagoule, ses écrits dans la revue Montalembert, et dans l'Echo de Paris…son service militaire dans  l'infanterie coloniale en 1937, et sa détention dans les Satlags IXA de Ziegenhain-Trutzhain et IXC de Schaalacapture en 1940 qui sont évoqués ici. Tout comme ses relations avec la bureaucratie de Vichy, et son engagement pour les prisonniers de guerre, puis son rapprochement du mouvement officiel de résistance et donc du général de Gaulle, fin 1943.

Ce parcours étonnant, quelque peu confus, d'un homme instruit et cultivé, mais au final suivant une ligne plutôt humaniste, révèle les premiers pas politiques d'un personnage, qui sera amené à devenir président de la république française à deux reprises, et a laisser une empreinte et une influences considérables.
Mais ce qu'en font Pierre Richelle et Féréderic Rébéna, relève aussi de l'éclairage, car tant de choses ont été dites sur ces années troubles qu'il fallait dénouer un peu le vrai du faux. Et leurs recherches documentaires les y ont aidés.

Du rififi à Paname ? presque : l'assassinat du socialiste Rosselli


Il est intéressant de restituer le contexte historique de l'avant guerre et du début du conflit, où l'on sent bien les tensions d'alors, (on parle beaucoup ici de Youpins, de Yourrte (plolonais), et de Juifs, et de voir comment tout ces étudiants fraîchement diplômés se voyaient déjà investi de hautes missions. Peu importe que ce soit sous les ordres du régime collaborationniste de Vichy qu'ils aient évolué alors, on comprend que ce aspect collaborationniste justement ne leur a pas sauté aux yeux immédiatement. Etre à l'abris et posséder un emploi était plus important pour la plupart à ce moment là.

La scène où Mitterand, alors déjà bien engagé dans l'anonymat, demande à son frère Jean (p134 : "Alors Jean, quoi de neuf..tu travailles toujours au commissariat aux questions juivess?  …. Oui.
Tu t'y sens bien, tu n'as pas envie de changer d'air ?  Non, pourquoi ?"… a le métrite de montrer le déchirement qui le tenaille alors.

Famille, patrie, travail sont bien les maîtres mots de ce roman graphique et de cette époque, qui ne laissait pas beaucoup de place aux hésitations, et demandait à se forger un caractère et des valeurs bien trempés, pour pouvoir choisir son camp, voire éventuellement d'en changer ("je revendique le droit à changer d'opinion" dit-il au début du livre), mais surtout être en phase avec soit-même et pouvoir justifier ses actes.

Une période difficile, que les auteurs rendent à merveille, grâce à une clarté dans le découpage , de très bon dialogues, et un dessin sobre, mais efficace, dans un style pouvant évoquer à la fois Cailleaux, Lutés on l'a dit, mais aussi certains Blutch.

Le noir et blanc au crayon de Rébéna, non encré, mais parfois hachuré au lavis, ou colorié en noir, révèle souvent de belles scènes stylisées (p. 52 ou en direction du polar p. 41-42 ) et s'applique aussi à rendre d'autres belles ambiances noires bienvenues, très expressionnistes (p. 33,  127,128 (le trajet d'avion pour l'Angleterre, magnifique), Il déçoit cependant à un moment par manque de noir (p112,113), comme si un souci d'impression ou de délai avait obligé le dessinateur à rende sa planche trop tôt.)  On ne lui en tiendra pas rigueur, tant l'ensemble de l'album se lit rapidement et avec bonheur, laissant même un peu sur sa faim, au moment final de l'enterrement du premier enfant de notre (anti)-héros, page 128.

Je ne sais si une suite sera envisagée, car le reste de la carrière de ce grand homme politique possède encore bien des zones intéressante à raconter, mais ce chapitre trouve néanmoins, à mon avis, dores et déjà sa place parmi les grands romans graphiques.

Tous publics, à partir de 13 ans seulement, pour la compréhension du contexte.

Une interview de l'auteur sur le site de l'éditeur.

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Analyses